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"La pitié dangereuse (ou L'impatience du coeur)" de Stefan Zweig

Publié par GUILLEN sur 29 Novembre 2012, 18:10pm

"La pitié dangereuse (ou L'impatience du coeur)" de Stefan Zweig

Unique roman achevé de Stefan Zweig, écrit sous les tensions latentes de la Seconde Guerre Mondiale, La pitié dangereuse est une véritable tragédie, oscillant du rêve au cauchemar, du bonheur au malheur, de la vie à la mort. Stefan Zweig sait particulièrement sculpter le cœur des hommes, composer des mélodies apothéotiques, peindre l’Europe de l’avant-guerre et ses mœurs, décrire les nuances des sentiments. La pitié n’a pas droit à sa part d’ombre face à un tel Humaniste. Avec une grande aisance, Stefan Zweig traverse les routes retentissantes, il grimpe jusqu’au plus étroits lieux dans lesquels les hommes peuvent se trouver. Stefan Zweig, le dit lui même, prend plus de plaisir à comprendre l’Homme qu’à le juger et fait de sa complexité le fondement même de l’Humanité. Autrichien, héritier des pensées d’Erasme, dont il écrira une biographie, fervent défenseur d’une Europe libre et cultivée, il continuera à scander ses valeurs, la tolérance, la paix et la liberté sous les coups terribles du nazisme.

Le roman débute d’une manière plutôt singulière : un écrivain anonyme, rencontre un jeune officier autrichien, Anton Hofmiller dans un café viennois. La confrontation entre les deux hommes est plutôt amusante et donne un avant goût de la société de l’Autriche-Hongrie du XXème siècle, des ces mœurs et de ces préjugés. Cet avant-propos, précède une longue histoire qu’Anton Hofmiller confesse à l’écrivain, lui qui est considéré par tous comme un héros de la Première Guerre Mondiale, nous dévoile son terrible passé et sa mauvaise conscience.

En 1914, Anton Hofmiller, âgé d’une vingtaine d’année, est un lieutenant lassé : ses journées se ressemblent toutes, son quotidien à l’armée lui inspire de l’ennui. L’apparition soudaine d’une jeune fille éveille sa curiosité : elle s’appelle Illona, elle appartient à une riche famille de la région, les Kekesfalva. Très vite il parvient à se faire inviter à l’un des bals mondains qu’ils organisent. La soirée est pleine de surprises, la propriété est magnifique, tout y respire le luxe, les vins, les cigares, les invités… C’est d’autant plus incroyable pour un lieutenant qui vit dans le besoin et la pauvreté. Partant d’une bonne intension, afin d’avoir l’air courtois, il invite Edith à danser sans savoir qu'elle avait les jambes paralysées. Edith est une adolescente, dont la juvénilité et la féminité sont soumis à l'immobilisme. Elle est la cousine d’Illona et la fille de Monsieur de Kekesfalva. L’histoire débute donc par un « couac » comme on en connaît beaucoup dans notre société. La jeune fille s’effondre en larme alors que le jeune homme fuit à tout allure. S’ensuit alors une grande amitié, Anton Hofmiller, grandement influencé par la pitié, tentera toujours de sauver cette famille du désespoir… Mais cette aide se traduira de plus en plus en sacrifice.

La pitié pourrait être un de ces sentiments instinctifs auquel il ne faut pas céder mais Anton Hofmiller, personnage principal et principale cible de ses propres passions, n’y échappera pas. Ainsi la faiblesse émotionnelle peut-être aussi dévastatrice que la force d’une machine de guerre.

Ce livre est sans cesse annonciateur de rebondissements, à la manière d’un polar. Chaque page est une surprise, chaque événement une révélation, les personnages ne sont jamais ce qu’ils paraissent être. Leurs actes sont toujours sous l’influence de leurs sentiments, or entre les Kekesfalva et Anton Hofmiller va s’instaurer une relation passionnelle. Leurs différences sociales, dans ce contexte ou la maladie est omniprésente ne les éloignera pas ; ils sont unis par la pitié mais ce sentiment loin d’être éternelle, disparaîtra, emportant avec lui l’un des personnages.

Voici un extrait de l’œuvre, traduit de l’allemand par Alzir Hella :

« Ce soir là j’étais Dieu. J’avais crée le monde, et il était bon et juste. J’avais donné la vie à un être humain, son front brillait, pur comme le matin, et dans ses yeux se reflétait l’arc-en-ciel du bonheur. J’avais couvert la table de richesses, de mets délicieux, de vins, de fruits, de fleurs. Magnifiquement présentés, ces témoins de ma générosité étaient pour moi autant de présents, ils s’avançaient vers moi dans des plats resplendissants et des corbeilles pleines, et le vin coulait, les fruits étincelaient, ils s’offraient doux et délicieux à ma bouche. J’avais apporté de la joie dans la pièce et de la lumière dans le cœur des hommes. Dans les verres scintillait le soleil de lustre, la nappe de damas brillait comme de la neige, et je voyais avec fierté que les hommes aimaient la lumière qui sortait de moi, et j’acceptais leur amour et je m’en enivrais. Ils m’offraient du vin, et je le buvais jusqu’au fond du verre ; ils m’offraient des fruits et des plats, et leurs dons me réjouissaient. Ils me montraient du respect et de la gratitude, et j’accueillais leurs hommages comme j’acceptais les mets et les boissons.

Ce soir là j’étais Dieu. Mais je ne jetais pas, de mon trône élevé, un regard indifférent sur mon œuvre. Je me tenais doux et bienveillant au milieu de mes créatures et je voyais leur visage à travers les nuages argentés de mon imagination. A ma gauche était assis un vieillard. La grande lumière de la bonté qui émanait de moi avait lissé les plis de son front raviné et fait disparaître les ombres de ses yeux. J’avais éloigné de lui la mort et il parlait d’une voix de ressuscité, reconnaissant du miracle que j’avais accompli. A côté de moi se tenait une jeune fille qui avait été une malade, enchainée et asservie à ses souffrances, empêtrée dans les complications de son âme, mais que baignait à présent de son éclat la lumière de la guérison. Du souffle de mes lèvres, je l’avais tirée de l’enfer de l’angoisse et portée dans le ciel de l’amour, et son anneau brillait à mon doigt comme l’étoile du matin. En face d’elle je voyais une autre jeune fille, elle aussi souriant avec reconnaissance, car j’avais mis de la beauté sur son visage et dans la sombre et odorante forêt de sa chevelure d’où se dégageait un front luisant. Tous, je les avais comblés et exaltés par le miracle de ma présence, tous portaient ma lumière dans les yeux. Quand ils se regardaient, j’étais le flambeau qui brillait dans leur regard. Quand ils parlaient, j’étais le sens de leurs paroles, et quand nous nous taisions, j’occupais seul leurs pensées. Car moi seul j’étais le commencement, le centre et la cause de leur bonheur. Quand ils se glorifiaient, c’est moi qu’ils glorifiaient, et quand ils s’aimaient, c’est moi qu’ils aimaient comme le créateur de leur amour. Et moi j’étais là au milieu d’eux, content de mon œuvre, et je voyais qu’elle était bonne. Et tout en buvant leur vin, je buvais leur amour, tout en me réjouissant de leurs offrandes, je goûtais leur bonheur.

Ce soir là, j’étais Dieu. J’avais apaisé les eaux de l’inquiétude et chassé de ces cœurs l’obscurité. Mais en moi-même aussi j’avais banni la crainte, mon âme était calme comme jamais elle ne l’avait été. Pourtant à la fin de la soirée, lorsque je me levai de table, une légère tristesse s’empara de moi, la tristesse éternelle de Dieu le septième jours, lorsqu’il eut terminé son œuvre – et cette mélancolie se refléta sur tous les visages. Le moment de la séparation était venu. Nous étions tous étrangement émus, comme si nous savions que quelque chose d’unique prenait fin, une de ces rares heures délivrées de tout souci qui, semblables aux blancs nuages, passent et ne revienne pas. Même j’étais ennuyé de quitter la jeune fille. Comme un amoureux, je retardais le moment de prendre congé d’elle, qui m’aimait. Comme ce serait bien, pensais-je, de rester auprès de son lit, de caresser sa timide main, et de voir encore ce rose sourire du bonheur éclairer son visage. Mais il se faisait tard. Je l’embrassai rapidement sur la bouche. Je sentis alors qu’elle retenait son souffle comme si elle eût voulu garder en elle la chaleur du mien. Puis je le dirigeai vers la porte, accompagné du père. Un dernier regard encore, un dernier salut, et je m’en allai, libre, et sûr de moi, comme on se sent toujours après l’accomplissement d’une œuvre, d’une action méritoire. »

Stefan Zweig (1881-1942)

Stefan Zweig (1881-1942)

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Naelline 30/01/2013 21:45

Bonsoir Maud, merci pour cette chronique de lecture. Je pense lire d'autres nouvelles de l'auteur avant de me lancer dans son roman.

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